SYNDROME
D’ANNIVERSAIRE ET LOYAUTE FAMILIALE
INVISIBLE
Je vais vous décrire le cas de cet homme qui
s’appelle, disons, Charles, qui a un cancer des
testicules.
Il a trente-neuf ans, il travaille. Il se fait
opérer, il va bien. Tout cela est normal et
habituel. Six mois après il fait une rechute, avec
des métastases aux poumons ; ça arrive. Mais
il refuse la chimiothérapie ; il refuse tout
traitement, son état empire, et, quelques mois
après, il va mourir si on n’intervient pas.
On essaie de voir avec lui quelle est la
situation : il est marié, il a une fille de
neuf ans, il aime sa femme et son métier ; il
est gravement malade.
On « discute » avec lui et ce qu’il
dit de sa famille, on le retranscrit devant lui en
arbre généalogique commenté.
Son père à soixante-dix ans, sa mère à
soixante-neuf ans ; son père est boucher, il
va bien.
On remonte plus haut dans son arbre
généalogique : son grand-père est mort, à
trente-neuf ans, d’un coup de pied de chameau aux
testicules-on n’invente pas ces choses ! Les
coups de pied de chameau ne sont pas
héréditaires !
On remarque donc qu’il s’apprête à mourir au
même âge que son grand-père et qu’il est
atteint dans son corps au même
endroit.
On continue sa généalogie du côté de sa
mère : sa mère aussi a été orpheline jeune. Le
père de sa mère est mort à trente-neuf ans et demi,
gazé (pendant la guerre), c’est à dire atteint aux
poumons.
Les deux familles du couple apparaissent comme
en miroir. Reprenons de plus près l’histoire
personnelle des parents de Charles ; sa mère
était orpheline jeune ; son père était
orphelin jeune- à neuf ans ; les deux
grands-pères sont morts à trente-neuf ans ; le
grand-père maternel étant mort gazé (atteint aux
poumons). Cela ne nous paraît plus si étonnant de
voir que Charles, quand ses poumons sont atteints,
refuse la chimiothérapie qui, comme on sait, serait
un dérivé du gaz moutarde que les Allemands
utilisaient pendant la guerre 14-18.
Il est atteint aux mêmes endroits du corps que
ses deux grands-pères (testicules et
poumons) ; on pourrait presque dire qu’il
marque, par une « loyauté familiale
inconsciente et invisible » la mort des deux
grands-pères, puisqu’au même âge que l’un et
l’autre, il est atteint dans les deux organes dont
ses deux grands-pères sont morts.
Si on recherche un peu plus dans la structure
familiale, on voit que le grand-père est mort à
trente-neuf ans avec un enfant de neuf ans ;
et lui s’apprête à mourir à trente-neuf ans avec un
enfant de neuf ans…la structure familiale est
identique à celle du grand-père.
On peut se demander : pourquoi le refus de
se soigner après la rechute, et à l’âge même de la
mort de son grand-père ? Est-ce une mort par
hasard ? Pourquoi une telle loyauté familiale
invisible ? Est-ce un cas aléatoire ou un cas
clinique typique d’un très grand nombre
d’autres.
Nous savons maintenant, d’après les travaux
statistiques de Joséphine Hilgard, sur toutes les
entrées d’un hôpital américain sur quatre années,
que le concept de syndrome d’anniversaire, que
cette répétition au double âge (âge du parent en
difficulté et âge de l’enfant au moment de cette
difficulté traumatique) est statistiquement
significative.
Extrait de « Aïe mes
aïeux ! » de Anne Ancelin Schützenberger
Ed. Desclée de Brouwer