|
LE MAÎTRE ET LE
ROI
C’est l’histoire de Nâgârjuna.
Ce saint bouddhiste extraordinaire vivait à cette
époque-là assez modestement à l’extérieur de la ville où
résidait le maharajah de la région. Ce roi faisait partie
de ses dévots et venait l’écouter régulièrement. Un roi
bien éduqué, métaphysiquement instruit, spirituellement
concerné : un roi un peu idéal, à l’indienne.
Un jour alors qu’il est en train de l’écouter, à la réunion de
ses disciples, il se met à prendre un peu de recul par rapport
à la situétion. Il regarde Nâgârjuna et se dit : « Mais
finalement, quelle est la différence entre lui et moi ? C’est
un humain, comme moi ! Qu’est-ce qui le distingue vraiment de
moi ? Il a une tête, deux yeux, une bouche, un nez, des bras,
des mains, des jambes, des pieds, un ventre, une poitrine...des
pensées, des émotions, des sensations ;Qu’est-ce qui le
différencie vraiment de moi ? Qu’est-ce qui justifie que lui
soit le maître qui parle, et moi le disciple qui écoute ? Moi,
le roi ! »
Cette question le taraude tellement qu’à un moment donné il ne
peut pas s’empêcher d’interpeller le maître. Respectueusement
il lui dit : « Maître Nâgârjuna quelle est la différence entre
nous ?Quand je vous regarde, je vois ce que je vois de moi : je
vois un être humain, un homme qui parle, qui a des pensées, des
sensations, des émotions... Qu’est-ce qui fait que vous êtes le
maître , l’éveillé, et que moi je suis le disciple et que je ne
vis pas ce que vous vivez ? En quoi réside vraiment la
différence entre nous ? »
Nâgârjuna le regarde et dit : « Maharaj, comment êtes-vous
venus ici ? »
Le maharajah répond : « Mais avec mon attelage, avec mon char !
»
Nâgârjuna dit alors : « Faites avancer l’attelage. »
Le Maharajah fait avancer le char au milieu de l’assemblée des
élèves.
« C’est votre char ? –oui. –Qu’on le démonte ! »
On commence à démonter le char, les roues et les différentes
pièces jusqu’à obtenir un tas de pièces détachées à la place du
char. Nâgârjuna demande :
« Maharaj, tout est démonté ?
-Oui.
-Toutes les pièces sont là ?
-Oui, tout est là
-Eh bien maintenant, rentrez avec votre char !
-Je ne peux pas !
-Pourquoi ?
-Parce qu’il est démonté, il est en pièces détachées, il ne
peut pas rouler !
-Pourtant, il y a le même nombre de pièces que tout à l’heure,
vous n’avez rien retiré ?
-Non, tout est là.
-Alors rentrez avec ce char !
Je ne peux pas !
-Voilà la différence entre vous et moi : il y a le même nombre
de pièces, tout est là. Seulement chez vous, c’est encore en
pièces détachées, alors que chez moi, ça a été remonté !
»
Texte extrait de « L’obligation de
conscience »
Yvan Amar Ed. Le relié
|